Pour Jean-Christophe Weltzer, DSC Enedis pour la FNME-CGT, les investissements et les recrutements ne suivent pas suffisamment l’évolution des besoins. Résultat : la Force d’intervention rapide Électricité (FIRE), conçue pour répondre à des situations exceptionnelles, est désormais mobilisée plusieurs fois par an.
Lors des incendies en Gironde, jusqu’à 150 salariés d’Enedis ont été mobilisés, parfois dans des conditions extrêmes. Ces événements deviennent de plus en plus fréquents. Selon toi, Enedis dispose-t-elle aujourd’hui de suffisamment d’agents formés et expérimentés pour faire face à des crises de cette ampleur ?
Jean-Christophe Weltzer : À l’échelle nationale, peut-être, mais localement, ce n’est pas le cas. Le recours de plus en plus fréquent à la FIRE en est une illustration. Ce dispositif d’entraide était initialement mobilisé de manière exceptionnelle, de l’ordre d’une à deux fois par an. Aujourd’hui, il peut être déclenché entre trois et six fois dans l’année. Pour nous, cela démontre que, localement, les effectifs ne sont plus suffisamment dimensionnés pour faire face rapidement à ce type d’événement.
Selon Enedis, 3 500 agents peuvent être mobilisés 24 heures sur 24, avec des pré-mobilisations lors des alertes météo, pour intervenir dans d’autres départements, parfois à l’autre bout de la France, afin de rétablir au plus vite l’alimentation électrique. C’est un dispositif utile, mais son utilisation de plus en plus fréquente pose question.
Quel bilan dresses-tu aujourd’hui de la situation chez Enedis ?
J.-C. W. : Le bilan est compliqué. Les agents ont beaucoup travaillé cet été, souvent dans des conditions extrêmes. Au-delà des incendies en Gironde ou dans le Var, il ne faut pas oublier ce qui s’est passé sur les réseaux souterrains.
Les épisodes caniculaires mettent notamment en évidence les ruptures d’alimentation provoquées par le « claquage » d’anciens câbles et accessoires. Il s’agit en particulier de câbles papier imprégné posés jusqu’aux années 1970 et des premières générations de câbles synthétiques installées avant 1982. C’est un problème connu depuis longtemps, mais qui prend de l’ampleur avec le réchauffement climatique.
La chaleur agit de plusieurs manières. Les sols qui accueillent les câbles sont plus chauds lors des canicules et peuvent atteindre des températures très élevées sous le bitume. Parallèlement, plus la charge qui transite dans un câble est importante, plus celui-ci chauffe. Jusqu’à présent, les fortes charges intervenaient surtout en hiver, notamment avec la nuit arrivant plus tôt et les chauffages électriques, mais dans des sols froids qui permettaient de mieux évacuer la chaleur. Avec le développement des pompes à chaleur et des climatisations réversibles, la charge augmente désormais également en été, au moment où les sols sont chauds.
Pour les agents, il y a aussi la question des équipements de protection individuelle (EPI).
Les agents doivent déjà porter des équipements particulièrement contraignants : plusieurs couches de vêtements, un casque, des gants, notamment des gants isolants à base de caoutchouc. Même si les EPI sont indispensables, en été, tout cela devient très difficile à supporter.
Est-ce un dossier que vous demanderez à ouvrir avec les directions ?
J.-C. W. : Concernant les fortes chaleurs, nous n’avons pas prévu, pour l’instant, d’aborder la question sous l’angle des EPI.
Il existe peut-être aujourd’hui des technologies et des tissus plus légers permettant d’améliorer le confort en période de forte chaleur. Mais nos revendications portent surtout sur l’aménagement des horaires de travail et sur la nécessité d’éviter de faire travailler les agents à l’extérieur pendant les périodes de très fortes températures.
Constates-tu aujourd’hui un décalage entre l’augmentation des besoins et les moyens humains réellement disponibles sur le terrain ?
J.-C. W. : Tout à fait. Il y a d’abord un phénomène purement mathématique. Le réseau s’agrandit, notamment avec le développement des énergies renouvelables et les raccordements de champs éoliens et photovoltaïques. Il s’étend également avec l’urbanisation et la nécessité d’alimenter de nouveaux logements.
Pour autant, les effectifs n’ont pas augmenté dans les mêmes proportions. Or, plus le réseau est important, plus le nombre potentiel de pannes augmente.
À cela s’ajoute la fermeture de nombreux sites de proximité par Enedis, et notamment entre les années 2000 et 2010. Même à effectifs constants, cela entraîne des conséquences très concrètes. Lorsqu’un agent doit effectuer deux heures de route pour rejoindre son lieu d’intervention, c’est autant de temps qu’il ne peut pas consacrer au dépannage. Il existe par ailleurs des limites légales au temps de travail. Tout cela réduit mécaniquement le nombre d’interventions et de réparations réalisables. C’est ainsi que nombre de traitements de dépannage sont reportés en heures ouvrables et que les usagers sont contraints d’attendre… dans le noir et dans le froid en hiver.
Aujourd’hui, il reste environ 20 000 kilomètres de câbles HTA papier imprégné et de câbles synthétiques de première génération, contre environ 30 000 kilomètres en 2009, sur un réseau souterrain HTA qui représente environ 371 000 kilomètres. Ces câbles anciens se trouvent principalement dans les zones urbaines.
Le problème, c’est que la vitesse de renouvellement n’est pas en augmentation alors que le nombre des défauts liés à ces technologies, lui, l’est : l’objectif indiqué est de descendre à environ 10 000 kilomètres de ces câbles en 2032. L’enveloppe consacrée à la modernisation des réseaux progresse, mais cette augmentation compense essentiellement l’inflation et la hausse du coût des matériaux et de la main-d’œuvre. En nombre de kilomètres traités par an, on reste donc sur une forme de stagnation.
Et cette enveloppe ne concerne pas uniquement ces anciens câbles : elle doit aussi financer d’autres opérations d’adaptation au changement climatique, comme l’enfouissement de lignes face aux tempêtes ou la prise en compte des risques de submersion. Si l’on privilégie un type d’ouvrage sans augmenter suffisamment les moyens globaux, ce sont d’autres travaux qui risquent de ne pas être réalisés.
À cela s’ajoute un problème de capacité à faire. Les effectifs sont insuffisants et sont priorisés vers la réponse aux raccordements neufs et notamment des énergies renouvelables et des infrastructures de recharge pour véhicules électriques, avec des délais qui sont parfois très longs. Quant à la réparation définitive de solutions de mise en sécurité ou de réalimentation provisoire réalisées en dépannage… c’est souvent la dernière roue du carrosse.
Avec l’augmentation de la charge de travail et des interventions dans des conditions de plus en plus difficiles, notamment lors des fortes chaleurs, quelles adaptations de l’organisation du travail demandez-vous à la direction ?
J.-C. W. : La question des fortes températures a déjà été abordée, notamment à travers l’aménagement des horaires et l’arrêt des activités programmées à l’extérieur l’après-midi.
Lorsqu’un chantier est programmé, il est possible de le reporter. Pour le dépannage et les mises en sécurité, c’est différent : il faut intervenir, même lorsqu’il fait 40 °C.
Dans certains endroits, nous avons obtenu que les après-midis, les agents chargés d’intervenir en extérieur restent à l’abri chez eux ou dans les agences, au frais, voir même en repos pour ceux assurant le dépannage, et ne sortent qu’en cas de nécessité. Mais nous n’avons pas obtenu ces aménagements partout, par contre a beaucoup trop d’endroits ces mesures d’aménagement sont liées par les directions à la « couleur de l’alerte », bref aujourd’hui et même s’il fait 40°, du fait que l’alerte n’est « que » orange… elles ne sont pas mises en œuvre. Par ailleurs, nous avons un travail à faire pour faire évoluer ces mesures et dans un cadre national qui, à cette heure, n’existe pas en la matière pour ENEDIS.
Ce que nous continuons à porter, c’est surtout la question des effectifs. Il faut suffisamment d’agents pour éviter de déclencher des FIRE à tout-va et faire en sorte que ce dispositif redevienne une exception plutôt qu’un mode de fonctionnement récurent.
Il faut rappeler que la FIRE est historiquement un dispositif d’entraide. Après les tempêtes historiques de 1999 et face à la multiplication des événements climatiques de grande ampleur, EDF-GDF puis ERDF et ENEDIS ont progressivement encadré et organisé ce système au niveau national. Mais parallèlement à son développement, les effectifs de techniciens ont diminué et la présence territoriale s’est réduite avec la fermeture de site.
Il y a bien sûr un aspect positif de ce dispositif pour le service public avec plus d’agents qui sont mobilisés plus rapidement : de plus, l’investissement sur des automatismes sur le réseau HTA permet de réalimenter plus rapidement un plus grand nombre d’usagers et a contribué à réduire le temps moyen de coupure. Mais cette amélioration reste très inégale suivant si l’on est un « usager des villes ou un usager des champs ».
Les agents qui partent en FIRE sont d’ailleurs souvent contents de le faire parce qu’ils y retrouvent le sens premier de leur métier et du service public : redonner du courant aux usagers. Mais il y a une contradiction à avoir moins d’agents localement tout en les faisant parcourir parfois des centaines de kilomètres pour intervenir ailleurs. Avec davantage d’effectifs de proximité, un certain nombre de problèmes pourraient être réglés plus rapidement. De ce point de vue, on peut considérer que la FIRE même si elle est peut-être un plus en termes de rapidité pour les usagers, est aussi devenue un outil de gestion du manque d’effectifs.
Il est à noter que suite aux revendications sans cesse renouvelées de la CGT, les conditions physiques et financières des départs en FIRE devraient s’améliorer (pour mémoire, les conditions financières fixées en 2016 n’ont pas été réévaluées depuis). Nous restons mobilisés pour que les ouvertures envisagées se traduisent rapidement en mesures effectives. L’engagement de celles et ceux qui acceptent de partir loin de chez eux pour que, malgré des conditions dégradées, parfois dantesques, le service public conserve son efficacité.
Cet engagement des agents doit être mesuré, reconnu et leur santé doit avant tout être préservée.
Nous avions auparavant des équipes de terrain dimensionnées principalement pour le dépannage. Mais le réseau s’est agrandi, les distances pour rejoindre les interventions ont augmenté et, parallèlement, l’activité programmée s’est fortement développée, notamment avec les raccordements des énergies renouvelables.
Or ce sont les mêmes agents qui assurent les dépannages et les raccordements. Lorsqu’ils interviennent toute la nuit, ils doivent légitimement et légalement respecter leur temps de repos le lendemain et ne peuvent alors pas réaliser les chantiers programmés à la prise du travail.
Le manque d’effectifs et l’organisation entraînent donc ainsi des retards dans les raccordements. Même si Enedis a commencé à infléchir sa politique d’effectifs, une grande partie des recrutements a d’abord été consacrée au traitement des dossiers et à l’accueil, beaucoup moins à leur réalisation sur le terrain. Nous avions prévenu qu’un goulet d’étranglement allait se créer, et c’est ce que nous constatons aujourd’hui.
La question des effectifs est donc primordiale et doit être considérée au regard de l’ensemble de l’activité de l’entreprise, pas uniquement sous l’angle du dépannage.
Finalement, le système continue de fonctionner, mais il repose largement sur l’engagement des agents. Jusqu’à quand cette mobilisation peut-elle tenir, alors que le gouvernement remet parallèlement en cause certains conquis, notamment le tarif agent ?
J.-C. W. : C’est une vraie question, notamment en matière d’attractivité. Nous rencontrions déjà des difficultés à recruter. Avec la suppression de notre régime pionnier de retraite en 2023, pour les nouveaux embauchés, nous avions alerté sur le paradoxe : au moment où l’électrification des usages nécessite davantage de personnel, on réduit dans le même temps l’attractivité de notre Statut.
Pour les jeunes embauchés, la retraite peut paraître encore lointaine. Mais la remise en cause du tarif agent a un impact beaucoup plus immédiat. Certains nous disent clairement que, si cet avantage disparaît, ils s’interrogent sur leur volonté de rester chez Enedis (et plus largement dans les IEG) dans les conditions actuelles.
Cela pose donc de vraies questions sur la capacité d’ENEDIS à recruter, mais aussi à conserver les compétences dont le service public a besoin.
Propos recueillis par Stéphane Gravier