Après un été marqué par de fortes chaleurs, on constate que les événements climatiques extrêmes mettent désormais sous tension non seulement la production d’électricité, mais aussi son transport.

Du point de vue des agents de RTE, quelles sont aujourd’hui les principales fragilités du réseau face aux canicules et, plus largement, aux événements climatiques extrêmes, notamment aux incendies ?

Francis Casanova : Avant même de parler des fragilités du réseau, il faut parler des agents qui sont directement exposés à la canicule. Il devient indispensable d’adapter le travail aux conditions climatiques. On ne peut plus travailler aujourd’hui comme on le faisait il y a vingt ans.

Quand il fait 40 °C à l’ombre, la chaleur ressentie en plein soleil est considérable. Or, dans les postes électriques ou sur les lignes, les agents travaillent sans possibilité de se mettre à l’ombre.

À la CGT, nous revendiquons une réduction du temps de travail, sans perte de rémunération, lors des épisodes de canicule placés en vigilance orange ou rouge. Une réduction de la journée a minima de 2h, couplée aux décalages des horaires, permettrait d’éviter d’être exposé aux pics de chaleur l’après-midi.

Mais la direction de RTE n’a aucune empathie pour les agents et ne pense qu’à la productivité du travail !

C’est pourtant devenu un enjeu majeur : avec la multiplication des épisodes de fortes chaleurs, il faut adapter l’organisation du travail à cette nouvelle réalité climatique.

Avant de revenir aux fragilités du réseau, on voit bien que la continuité de l’alimentation électrique à l’échelle nationale, mais aussi les échanges avec nos voisins européens, reposent largement sur la capacité d’intervention et la mobilisation des équipes de RTE.

Jusqu’où peut-on encore compter sur cette mobilisation sans renforcer véritablement les effectifs et, comme tu viens de l’évoquer, sans adapter l’organisation du travail aux nouvelles conditions climatiques ?

F. C. :  ChezRTE, les effectifs augmentent depuis plusieurs années, mais cette progression reste insuffisante au regard des investissements considérables prévus sur le réseau : près de 100 milliards d’euros d’ici à 2040. Cette situation s’accompagne par ailleurs d’un recours massif à la sous-traitance, avec une perte de compétences en interne.

Aujourd’hui, la direction cherche avant tout des gains de productivité, en demandant toujours davantage aux agents. Or, si l’on investit massivement dans le réseau, il faut renforcer les effectifs à proportion.

L’été a mis en évidence plusieurs fragilités. Les agents souffrent de la chaleur, mais les matériels aussi. Lors des premières canicules fin juin, nous avons connu en Bretagne des explosions d’appareils de mesure sur le réseau 225 000 volts. Des agents étaient présents dans le poste au moment des explosions qui ont projeté de la porcelaine et de l’acier à plusieurs centaines de mètres. Heureusement, personne n’a été blessé.

Le pire est qu’il s’agit d’un défaut générique connu mais la direction a préféré ne pas remplacer ces appareils. Nous avons déposé un danger grave et imminent pour recenser tous les matériels à risque et obliger la direction à prendre des mesures de protection des agents et des tiers.

Il existe aussi des fragilités dans la conduite du réseau qui mettent en cause la sûreté du système électrique. Une réforme des dispatchings a réduit le nombre de services chargés de piloter le réseau électrique en temps réel. Les zones d’exploitation sont désormais plus vastes, avec des effectifs réduits, notamment la nuit et le week-end.

En cas d’incident majeur, provoqué par exemple par un événement climatique extrême, les agents peuvent donc se retrouver en grande difficulté pour gérer simultanément plusieurs problèmes sur le réseau. Et si ces incidents ne sont pas maîtrisés, il y a un risque de défaillance du système électrique, pouvant aller jusqu’au black-out.

C’est pourquoi, les agents demandent à revoir l’organisation des centres de conduite, avec des effectifs supplémentaires dans les services de quart, pour travailler dans des conditions satisfaisantes et assurer la continuité de l’alimentation en toutes circonstances.

Francis, on l’a bien compris : pour la CGT, les moyens humains ne sont pas à la hauteur des investissements prévus ni des nouveaux défis auxquels le réseau doit faire face, notamment avec le dérèglement climatique. Quelles sont aujourd’hui les priorités ? À quels besoins faudrait-il répondre en urgence, et par quoi faudrait-il commencer ?

F. C. : Pour commencer, il faut regarder la manière dont sont dirigées les entreprises, dans les industries électriques et gazières comme dans les autres secteurs. Nous subissons une logique financière : moins il y a de personnel et plus les gains de productivité sont importants, plus les résultats financiers sont élevés.

Cette logique existe dans les entreprises privées comme dans les entreprises publiques. C’est la question centrale du partage des richesses : quelle part revient aux salariés, à l’emploi et aux services publics, et quelle part est accaparée par le capital et les actionnaires ?

Au moment où le service public aurait besoin d’agents et de compétences supplémentaires pour faire face aux investissements indispensables et aux conséquences du dérèglement climatique, le gouvernement et les directions ne pensent qu’à s’attaquer aux acquis des salariés.

On retrouve une situation catastrophique dans d’autres services publics, comme l’hôpital ou chez les pompiers, qui sont fortement sollicités lors des épisodes de canicule.

La seule façon de contrer cette logique patronale est d’inverser le rapport de force par la mobilisation des salariés.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la grève annoncée pour le 15 septembre. Il faudra une grève massive pour défendre les droits des agents, notamment sur le tarif particulier de l’énergie. Un service public de qualité repose aussi sur des salariés correctement rémunérés et capables d’exercer leurs missions dans de bonnes conditions.

Et, sur ce terrain, c’est le rapport de force qui déterminera les évolutions à venir !

Propos recueillis par Stéphane Gravier