À l’est de la mer Adriatique et à l’ouest de la Roumanie et de la Bulgarie, six pays du continent attendent leur entrée dans l’Union européenne. Profondément marqués par les guerres, les Balkans occidentaux sont souvent qualifiés de poudrière. Alors que la perspective de l’adhésion devait contribuer à apaiser les conflits, la crise énergétique et la guerre en Ukraine ont au contraire ravivé les tensions.  

Fin novembre 2024, le Kosovo est victime d’un sabotage dans le nord du pays à majorité serbe. Une bombe endommage un canal crucial pour l’approvisionnement en eau potable et en électricité de la capitale Pristina (il alimente les circuits de refroidissement de deux centrales au charbon). Alors que, depuis des mois, les accrochages se multiplient entre les deux États, la Serbie et le Kosovo s’accusent mutuellement. Cette nouvelle altercation confirme que le conflit entre ces deux pays est loin d’être résolu et, plus globalement, que la région reste une zone à hauts risques. 

La guerre en Europe au XXIe siècle 

Les Balkans occidentaux désignent à l’origine un territoire qui comprend l’Albanie et six des sept nations issues de l’ex-Yougoslavie (toutes sauf la Slovénie). Depuis l’adhésion de la Croatie à l’Union européenne en 2013, l’appellation s’est restreinte aux six États encore non-membres. Il s’agit, d’ouest en est et du nord au sud, de la Bosnie-Herzégovine (dont la capitale est Sarajevo), de la Serbie (Belgrade), du Monténégro (Podgorica), du Kosovo (Pristina), de l’Albanie (Tirana) et de la Macédoine du Nord (Skopje). 

Zone d’affrontements entre grandes puissances, la région a connu de nombreuses guerres, des colonisations, des déplacements forcés de populations… qui en ont fait une mosaïque ethnolinguistique et religieuse. Au début du XXe siècle, deux États sont créés : l’Albanie et le Royaume de Yougoslavie. Le premier est annexé par l’Italie fasciste dès 1939, tandis que l’Allemagne nazie envahit la Yougoslavie deux ans plus tard. 

Après la Seconde Guerre mondiale, la région passe sous l’influence de l’URSS. Si la Yougoslavie de Josip Broz Tito prend rapidement ses distances avec Moscou, l’Albanie adopte une ligne stalinienne qu’elle conserve après la mort du dirigeant soviétique et se referme sur elle-même. Les systèmes énergétiques qui se développent se caractérisent par une forte indépendance. En Yougoslavie, les principales sources sont l’hydroélectricité et le charbon, dont les réserves locales sont très importantes. En Albanie, les politiques d’autarcie voulues par le pouvoir et l’absence de mines de charbon conduisent à une situation très particulière : toute l’électricité consommée provient de barrages. 

Dès que le bloc de l’Est se fissure, les nationalismes reviennent sur le devant de la scène politique et entraînent la région dans une période de guerres particulièrement atroces. Les frontières ne se stabilisent qu’à la fin des années 2000, délimitant six États, dont deux ont une souveraineté limitée. La Bosnie-Herzégovine est subdivisée en deux entités (la fédération de Bosnie-et-Herzégovine, croato-bosniaque, et la République serbe de Bosnie) supervisées par les Nations unies, qui peuvent censurer l’exécutif. Le Kosovo est quant à lui un État autoproclamé, mais non officiellement reconnu par l’Union européenne et l’ONU, que la Serbie considère encore comme une « province autonome ». Malgré tout, dès 2003, Bruxelles affiche le souhait de faire adhérer l’ensemble des pays des Balkans occidentaux à l’Union. 

Une électricité très carbonée 

Aujourd’hui encore, le charbon domine le mix électrique de la région : il représente plus de 90 % au Kosovo, plus de 60 % en Serbie et en Bosnie-Herzégovine. De nouvelles centrales ont même été ouvertes récemment. En 2016, la société chinoise Dongfang International achevait l’usine de Stanari, dans la Republika Srpska, la partie serbe de la Bosnie-Herzégovine. L’investissement est financé à hauteur des deux tiers par une banque chinoise. 

La seconde source la plus utilisée pour produire du courant est l’hydraulique. Elle pèse plus de 94 % de la puissance installée en Albanie, près de 70 % au Monténégro, 50 % en Bosnie-Herzégovine, 40 % en Serbie, 34 % en Macédoine du Nord. Il existe encore un fort potentiel de développement au Monténégro, en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, où Belgrade prévoit de construire deux centrales de pompage-turbinage. 

En 2024, le gouvernement serbe a également rouvert le dossier du nucléaire. En dépit d’un moratoire adopté en 1989 suite à la catastrophe de Tchernobyl, une déclaration d’intention a été signée fin août avec Paris pour une coopération dans l’atome. En novembre, l’interdiction de construire des centrales nucléaires a été levée par le Parlement. L’objectif pourrait être de remplacer des énergies fossiles mais aussi de positionner la Serbie comme exportateur. Actuellement, seule la Bosnie-Herzégovine a une balance commerciale électrique positive, à hauteur de 30 % de sa production. Elle approvisionne essentiellement la Croatie, l’Italie et la Suisse. 

Mais les exportations électriques pourraient pâtir de l’introduction du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, programmée pour le 1ᵉʳ janvier 2026. Le surcoût annuel est estimé à 1,8 milliard d’euros, dont plus d’un milliard pour la seule Serbie. Une exemption pourrait être accordée, mais Bruxelles exige en contrepartie qu’une tarification du carbone soit appliquée par les États et que leurs marchés soient couplés avec ceux de l’Union. Une façon d’accélérer une libéralisation programmée depuis vingt ans, mais qui a pris du retard. 

« L’acquis communautaire » à marche forcée 

En octobre 2005, l’Union européenne et les candidats à l’adhésion signent le traité établissant une Communauté de l’énergie. Son objectif est de préparer les systèmes énergétiques des futurs entrants, en obligeant ces derniers à intégrer les directives et les règlements européens à leur cadre juridique national. La libéralisation du gaz et de l’électricité devient un prérequis pour être admis dans l’Union.  

Les six pays des Balkans occidentaux sont tous membres de la Communauté de l’énergie mais la dérégulation est loin d’être achevée. Les énergies de réseau serbes restent majoritairement sous contrôle et propriété publiques. Elektroprivreda Srbije (EPS) et Srbijagas disposent de monopoles respectivement sur l’électricité et le gaz. En Bosnie-Herzégovine, le système électrique autrefois unifié a été scindé en trois, suivant des critères géographiques et ethniques, mais il est, lui aussi, public. Au Monténégro, une minorité du capital du producteur Elektroprivreda Crne Gore (Compagnie d’électricité du Monténégro) a été introduite en Bourse, mais l’État détient toujours plus de 88 % des actions. 

L’Albanie et la Macédoine du Nord ont poussé plus loin la libéralisation. Tirana a introduit en 2006 un régime de concessions pour l’hydroélectricité qui a permis d’attirer les capitaux. Le privé gère à présent 40 % du parc. En 2024, l’Agence française pour le développement (AFD) a débloqué un prêt qui doit permettre à l’Albanie de déréguler davantage son secteur électrique – un programme cofinancé par la Banque mondiale. L’entreprise française Voltalia, dont l’actionnaire principal est l’association familiale Mulliez (Auchan, Leroy Merlin, Decathlon…), y a déjà remporté deux appels d’offres pour la construction de centrales photovoltaïques.  

La Macédoine du Nord, elle, a dé-intégré et partiellement privatisé sa compagnie publique d’électricité au début des années 2000. La distribution est passée sous la coupe de la firme privée autrichienne EVN (Energieversorgung Niederösterreich) et le climat est devenu plus favorable pour les investisseurs : tarif de rachat pour les énergies renouvelables, offre de terrains gratuits par le gouvernement, appel d’offres international pour un partenariat public-privé (PPP) visant à développer la distribution du gaz dans les grandes villes1… 

Un avenir institutionnel incertain 

La dérégulation de l’énergie n’est pas la seule difficulté à surmonter pour adhérer à l’Union européenne. Principale économie des Balkans occidentaux et pays le plus peuplé, la Serbie entretient toujours des relations étroites avec la Russie. Depuis 2000, les deux nations sont liées par un accord de libre-échange. En 2008, le gouvernement serbe cédait à Gazprom 51 % du capital de son industrie pétrolière, jusque-là publique. Aleksandar Vučić, l’actuel président serbe, affirme son souhait de voir la Serbie rejoindre les Vingt-Sept, mais ménage Vladimir Poutine. En 2022, Bruxelles a manifesté son impatience : alors que cinq États des Balkans sont candidats à l’adhésion (la demande du Kosovo n’a pas été formellement acceptée), Bruxelles n’a officiellement ouvert les négociations qu’avec l’Albanie et la Macédoine du Nord. 

La Serbie dispose cependant d’atouts économiques. En particulier, elle détient les plus grandes réserves connues de lithium en Europe, une ressource essentielle pour les batteries des voitures électriques. Alors que de nombreux citoyens serbes manifestent contre l’exploitation de ce minerai, l’industrie automobile allemande, appuyée par Berlin, pousse Belgrade à l’autoriser. Début décembre 2024, le chancelier Olaf Scholz recevait le président serbe et l’incitait à ouvrir une mine dans la région de Jadar, près de la frontière bosniaque. L’Union européenne soutient également cette idée dans le cadre de sa stratégie sur les matières premières essentielles. 

Aurélien Bernier