Après un été marqué par de fortes chaleurs, la région Auvergne-Rhône-Alpes semble particulièrement touchée par la faiblesse des débits et des niveaux des cours d’eau. Quel est le bilan ?

Lionel Chanut : En Auvergne-Rhône-Alpes, c’est surtout le secteur du Massif central qui a été touché. Plusieurs lacs et ouvrages ont affiché cet été des cotes particulièrement basses, notamment des niveaux inférieurs aux cotes touristiques habituelles comme au lac de Vassivière.

Pourquoi ces niveaux baissent-ils ? Parce que les ouvrages hydroélectriques doivent aussi répondre aux différents usages de l’eau. Dans le contexte de canicule, les préfectures peuvent imposer des lâchers d’eau plus importants afin de soutenir le débit des cours d’eau. Mécaniquement, cela fait baisser le niveau des retenues et entame les réserves d’énergie qui, à cette période de l’année, devraient normalement être proches de leur maximum afin de préparer l’hiver.

Un mot sur la situation des centrales au fil de l’eau. Qu’en est-il dans les grandes régions fluviales, notamment dans le Grand Est sur le Rhin, ou le long du Rhône ?

L. C. : Effectivement, le Rhin a été particulièrement touché avec une navigation à l’arrêt. Cela a aussi des conséquences pour nos collègues qui travaillent sur les écluses et sur les centrales hydroélectriques. Les apports en eau sont très faibles et plusieurs centrales ont été à l’arrêt dans la région.

Nous avons également fait face à de nouvelles sollicitations pour assurer le soutien d’étiage. Comme je le disais, les préfectures peuvent nous imposer de lâcher certains volumes d’eau afin de maintenir les débits, mais aussi de répondre à d’autres besoins, notamment l’irrigation, voire, dans certains secteurs, l’approvisionnement en eau potable.

Face à la raréfaction de cette ressource, quel rôle jouent aujourd’hui les régies publiques dans l’accès à l’eau ?

L. C. : Ce que les périodes que nous traversons mettent vraiment en évidence, c’est le risque de voir se multiplier les conflits autour de la gestion de l’eau.

Je pense par exemple à la vallée de l’Ain en déficit hydrique. En amont, certains souhaitent maintenir un niveau d’eau suffisant pour préserver l’activité touristique. En aval, d’autres réclament davantage d’eau pour la pêche ou les activités piscicoles.

On voit ainsi apparaître des tensions entre les différents usages et entre les collectivités. Les producteurs d’hydroélectricité se retrouvent un peu au milieu de ces intérêts parfois contradictoires. Ces conflits d’usage sont déjà une réalité et on peut penser qu’ils vont se renforcer dans les années à venir.

Le 20 mai dernier, tu intervenais lors d’une journée d’étude organisée par la CGT à Montreuil autour des enjeux liés à l’eau, mais aussi de la nécessité d’une gestion plus démocratique et de la question des conflits d’usage. Quelles réponses peut-on aujourd’hui apporter ?

Lionel Chanut : Oui, ce sont des questions qui sont sur la table depuis longtemps et qui vont devenir de plus en plus prégnantes dans les années à venir avec la raréfaction de la ressource.

Pour le collectif Hydro FNME-CGT, il n’y a qu’une réponse : une gestion publique de l’eau à l’échelle nationale, ensuite déclinée par bassin. Cette gestion doit s’accompagner d’un contrôle citoyen et politique, avec des garanties apportées par l’État. L’objectif est notamment d’éviter toute forme de spéculation sur l’eau et de garder la maîtrise de son prix.

Car on voit bien apparaître des acteurs qui considèrent que, dès lors qu’une ressource se raréfie, elle peut devenir un objet de spéculation. Nous en avons déjà fait l’expérience dans certaines régions avec la privatisation de régies municipales de l’eau : lorsqu’elles ont été confiées à des opérateurs privés, on a pu constater de fortes augmentations du prix de l’eau potable.

La question se pose également pour l’eau brute que nous exploitons. L’hydroélectricité joue un rôle majeur dans la gestion des eaux de surface : les grands barrages et les opérateurs historiques comme EDF, la Compagnie nationale du Rhône (CNR) ou la Société Hydro-Electrique du Midi (SHEM) en gèrent une part considérable.

Ce que nous défendons, c’est une véritable maîtrise publique de la gestion de l’eau. Sans cela, on peut s’attendre à des difficultés importantes, avec le risque que certains de nos concitoyens rencontrent demain des problèmes d’accès à cette ressource. Or l’eau est un bien vital, un bien de première nécessité !

Et ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que la question de la gestion de l’eau est progressivement en train de prendre le pas sur celle de la production hydroélectrique.

Le 29 juin dernier a été promulguée la loi visant à « relancer les investissements dans le secteur de l’hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique ». Mais au regard de tout ce que tu viens de décrire sur la raréfaction de la ressource et les conflits d’usage autour de l’eau, est-ce qu’on peut dire que cette loi arrive au plus mauvais moment ?

Lionel Chanut : Dire qu’elle arrive au plus mauvais moment, c’est difficile. Elle intervient surtout après une longue période de blocage, liée notamment au contentieux sur les concessions hydrauliques. Faute de visibilité sur leur avenir, l’opérateur principal, EDF, refusait d’engager certains investissements, qui sont par nature lourds et de long terme.

De ce point de vue, il y a un aspect positif : EDF s’est engagée à débloquer un certain nombre d’investissements, notamment autour des STEP, les stations de transfert d’énergie par pompage. Ce sont des outils d’avenir, qui permettent de pomper puis de restituer l’eau et peuvent donc contribuer à une gestion différente de la ressource dans certains territoires. Il était temps d’avancer sur l’hydroélectricité après plus de quinze ans de blocage.

En revanche, sur le contenu de la loi, le collectif Hydro et la FNME-CGT portent un avis plutôt négatif. Nous considérons qu’elle ouvre trop largement la porte à des acteurs privés. Elle prévoit notamment qu’une partie de la production hydroélectrique puisse être mise à disposition d’autres acteurs. Après l’expérience de l’ARENH dans le secteur de l’électricité nucléaire, nous craignons de voir apparaître une forme d’« ARENH hydraulique ». C’est un point auquel nous sommes clairement opposés.

L’autre sujet d’inquiétude concerne l’entrée possible de nouveaux acteurs, collectivités ou financeurs, dans le capital de certains ouvrages hydrauliques. Dès lors que de nouveaux opérateurs entrent dans leur gouvernance, ils peuvent aussi chercher à intervenir dans la gestion des ouvrages et, surtout, dans celle de l’eau. Avec la raréfaction de la ressource, nous craignons que cela accroisse les risques de spéculation.

Notre appréciation de cette loi est donc en demi-teinte. Nous sommes satisfaits de voir les investissements repartir dans un secteur que nous considérons comme stratégique pour l’avenir. L’hydroélectricité a joué un rôle historique dans la reconstruction et l’électrification du pays, et elle conserve aujourd’hui un potentiel important, notamment grâce aux STEP et aux progrès technologiques.

Mais, parallèlement, nous appelons les pouvoirs publics à la plus grande vigilance : la gestion de l’eau doit rester sous contrôle public. Propos recueillis par Stéphane Gravier