L’Asie centrale désigne un ensemble de cinq pays, anciennes républiques soviétiques, à la convergence des continents européen et asiatique. Le Kazakhstan (dont la capitale est Astana), le plus au nord, est aussi le plus grand et le plus puissant. Il s’étend de la mer Caspienne, à l’ouest, jusqu’à la Chine, à l’est, et compte un peu plus de 7 500 kilomètres de frontière au nord avec la Fédération de Russie. Au sud, avec lui aussi un accès à la Caspienne, le Turkménistan (capitale Achkhabad). Enclavés entre les deux précédents Etats, l’Ouzbékistan (capitale Tachkent) ne possède quand à lui aucune ouverture maritime. A l’est, enfin, le Tadjikistan (capitale Douchanbé) et le Kirghizistan (capitale Bichkek) sont des territoires montagneux et difficiles d’accès.

Carrefour culturel, l’Asie centrale a été peuplée ou occupée par différentes civilisations : indo-européens, turco-mongols, ouïghours… A partir du XVIIIe siècle, la Russie tsariste affirme son emprise sur la région. Après la révolution bolchevique de 1917, cinq républiques socialistes sont formées.

Des réseaux électriques obsolètes

Commence alors une politique de spécialisation : extractivisme et industrialisation au Kazakhstan, avec la création de « monovilles », culture intensive du coton dans les campagnes d’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Turkménistan… Le développement des systèmes énergétiques s’appuie sur les ressources locales : le charbon des bassins miniers kazakhes, turkmènes et ouzbeks est brûlé dans des centrales thermiques, tandis qui les rivières et les montagnes de l’est permettent de développer l’hydroélectricité. L’ensemble forme le Réseau interconnecté d’Asie centrale. Le Tadjikistan et le Kirghizistan fournissent du courant issu des barrages en été tandis que les trois autres républiques les alimentent en hiver à partir de combustibles fossiles.

Lors de la dislocation du bloc de l’Est, les peuples et les dirigeants d’Asie centrale voient disparaître l’Union soviétique sans l’avoir revendiqué. Les anciens responsables communistes locaux conservent le pouvoir et l’exercent de façon extrêmement autoritaire. A l’opposé des pays Baltes ou du Caucase, les réformes libérales ne balaient pas l’économie administrée. Des privatisations sont engagées au Kazakhstan et au Kirghizistan mais de nombreux secteurs stratégiques restent publics, dont l’énergie. En Ouzbékistan et au Turkménistan, l’économie reste largement dirigée par l’État. Le Tadjikistan, lui, est ravagé jusqu’en 1997 par une guerre civile opposant les anciens communistes à un puissant mouvement islamiste. Le conflit aboutit à un partage du pouvoir.

Profitant de l’indépendance nouvelle des Etats, les multinationales occidentales comme Chevron, Shell ou ENI investissent dans la prospection et l’exploitation du gaz et du pétrole conjointement avec les monopoles publics, mais l’influence russe reste importante. Du côté des réseaux électriques et gaziers, les systèmes hérités de l’Union soviétique évoluent peu. Les centrales et les infrastructures de transport vieillissent sans être renouvelées. En 2026, au Kazakhstan, le charbon représente toujours 70 % de la production électrique et près de la moitié de la consommation énergétique totale. D’après l’Agence internationale de l’énergie, plus d’une centrale sur deux est en fin de vie. Humide et riche en soufre, le charbon kazakhe use les machines et pollue l’air. Au Turkménistan, c’est le gaz qui domine le mix électrique, à 87 %. Le pays détient le quatrième plus grand gisement au monde. En Ouzbékistan, le gaz assure également l’essentiel de la production électrique (à 75%), les barrages délivrant le complément. Au Tadjikistan et au Kirghizistan, l’hydroélectricité joue un rôle central, avec respectivement 40 et 30 % du mix énergétique, et plus de 90 % du mix électrique. Mais le changement climatique, qui assèche les cours d’eau, menace le réseau.

Du minerai d’uranium au nucléaire civil

En 1973, un réacteur nucléaire à neutrons rapides BN-350 est mis en service au Kazakhstan. Situé près de la ville d’Akatou, au bord de la mer Caspienne, il alimente ses habitants en électricité, produit du plutonium militaire et fournit surtout le courant à une usine de dessalement. Il fonctionnera jusqu’en 1999. Malgré l’absence de nucléaire civil depuis cette date, l’Asie centrale est incontournable dans la filière mondiale, puisqu’elle extrait la moitié de l’uranium primaire consommé sur la planète. Après avoir alimenté en combustibles les réacteurs de l’URSS, les deux principaux producteurs, le Kazakhstan (devenu leader mondial en 2009) et l’Ouzbékistan, se sont ouverts aux marchés internationaux. Mais les réserves de minerais ne font pas tout. Avant d’être utilisable dans une centrale, l’uranium doit être converti, enrichi puis assemblé. Pour ces étapes de transformation industrielle, l’Asie centrale est dépendante du géant russe Rosatom.

Pour remplacer ou compléter le parc de production électrique vieillissant, plusieurs projets de centrales nucléaires ont récemment été lancés. Fin 2024, le Kazakhstan décide d’implanter deux réacteurs VVER-1200 à Ülken, sur les bords de l’immense lac Balkhach, au sud-est du pays. Le développement est confié à un consortium composé de la China National Nuclear Corporation, d’EDF, du coréen KHPN, et piloté par Rosatom. L’Ouzbékistan prévoit d’implanter six petits réacteurs modulaires (SMR) dans le district de Forish, dans l’est, non loin de la capitale. C’est encore Rosatom qui est choisi pour ce qui devrait être le premier contrat d’exportation de SMR au monde. Le Kirghizistan, enfin, mène une étude de faisabilité pour une centrale dans la province de Tchouï, au nord, où se trouve la capitale Bichkek. Comme en Ouzbékistan, la technologie envisagée est un SMR russe RITM-200N.

Montée en puissance de la Chine

Malgré leurs liens encore étroits avec Moscou, les Etats d’Asie centrale cherchent à diversifier leurs partenariats. Dans le secteur minier, la Chine a déjà remplacé la Russie. Pékin est, de loin, le premier investisseur, et importe environ 70 % de la production de métaux critiques de la région, principalement du Kazakhstan et d’Ouzbékistan. Les flux gaziers ont, eux aussi, été en partie réorientés vers l’est. Alors que la Chine absorbait la moitié des exportations gazières turkmènes en 2012, elle pesait plus de 80 % en 2022. Pékin est également devenue le premier client pour le gaz kazakhe, ainsi qu’un actionnaire puissant des réseaux électriques et gaziers.

La guerre russe en Ukraine a encore renforcé le besoin de trouver de nouveaux alliés commerciaux. Non seulement les Etats d’Asie centrale peuvent légitimement se sentir menacés par les ambitions géopolitiques du Kremlin, mais ils doivent aussi éviter d’être indirectement exposés aux sanctions occidentales qui mettent en difficulté les entreprises russes. La Chine se positionne de plus en plus comme concurrent de Rosatom dans le nucléaire, avec des coûts annoncés plus faible. Elle investit également dans les infrastructures des « nouvelles routes de la soie » (Belt and road initiative) qui traversent le Kazakhstan et qui doivent permettre à Pékin de sécuriser ses approvisionnements et ses débouchés commerciaux, notamment vers l’Europe.

L’Union européenne avance quelques pions

En retrait par rapport à la Russie et à la Chine, l’Union européenne n’est pas totalement absente des réorganisations en cours dans la région. Depuis 2022, elle finance le Sustainable Energy Connectivity in Central Asia, un programme doté de 6,8 millions d’euros sur cinq ans. L’objectif est de favoriser l’intégration régionale des réseaux électriques et, à terme, d’importer du courant. Pour ce faire, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan pourraient se connecter, via la mer Caspienne, au câble à haute tension qui doit relier l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Roumanie et la Hongrie d’ici 2029. Dans la filière gaz, suite à l’embargo de décembre 2024 qui vise la Russie, le Kazakhstan a réorienté vers l’Europe la majorité de ses exportations de gaz de pétrole liquéfié. Afin d’augmenter les flux commercialisés, il étudie le renforcement des capacités de transport maritime en mer Caspienne.

Pour Bruxelles, la corruption et l’autoritarisme des régimes d’Asie centrale ne semblent pas entrer en ligne de compte. En décembre 2022, la Commission européenne signait un partenariat stratégique avec Astana pour la fourniture de métaux critiques et d’hydrogène « vert ». Quelques mois plus tôt, un doublement du prix du gaz avait déclenché le soulèvement populaire dit du « Qandy Qantar » (« janvier sanglant »). Pour ramener l’ordre, le président kazakhe Kassim-Jomart Tokayev faisait appel à un contingent de 2 500 soldats russes, biélorusses, kirghizes et tadjiks. Bilan officiel de l’opération : 238 morts.

Aurélien Bernier