À l’approche du 15 septembre, il appelle à construire un rapport de force massif et défend une autre ambition : sortir l’énergie des logiques de marché pour reconstruire un véritable service public.

Dans Libération du 24 juillet dernier, tu déclarais que le tarif agent « est le dernier totem qui restait à attaquer dans notre statut ». Qu’attends-tu de la mobilisation des agents le 15 septembre prochain à l’appel de l’intersyndicale ?

Fabrice Coudour : Ce que j’attends, c’est une réponse à la hauteur de l’attaque. Le tarif agent n’est pas un privilège, c’est un droit, une contrepartie d’un statut : astreintes, mobilité imposée, disponibilité permanente pour que l’énergie ne s’éteigne jamais dans ce pays.

Le tarif agent est aussi un élément d’attractivité essentiel pour construire l’avenir énergétique du pays. La Cour des comptes le chiffre à un peu plus de 700 millions d’euros par an et dénonce un « coût démesuré ». Un jugement à la limite du cynisme lorsqu’elle reste silencieuse sur les dividendes versés aux actionnaires, comptabilise 3,9 milliards d’euros de droits sociaux acquis comme des passifs, et ne dit rien de l’empilement des taxes ou des anomalies de TVA qui pèsent sur les factures. Deux poids, deux mesures. N’ayons aucune honte : soyons fiers de nos conquis !

Le 15 septembre, je veux une mobilisation massive et visible, avec des taux de grévistes historiques dans toutes les entreprises des IEG. Les quatre fédérations syndicales de la branche appellent ensemble à la grève : c’est suffisamment rare pour être souligné. Cette unité montre que l’attaque contre le tarif agent touche à un symbole fort de notre statut et de nos droits collectifs.

Nous démontrerons, chiffres à l’appui, ce que représente réellement le tarif agent et le confronterons aux véritables coûts qui pèsent sur les factures des usagers. Le 15 septembre ne doit pas être un baroud d’honneur, mais le point de départ d’une rentrée sociale offensive, qui remette l’énergie et celles et ceux qui la produisent au centre du débat.

Plus largement et après les menaces sur la grille de salaire dans la Branche des IEG, sur la CNIEG, les activités sociales de l’énergie et la réécriture de l’article 25, peut-on parler d’offensive idéologique ?

F. C. : Je ne parlerais pas de coïncidence, je parle d’une offensive coordonnée, idéologique ET politique. Regardez le calendrier : en 2023, la suppression de notre régime spécial de retraite pour les nouveaux embauchés. Cette année, la grille de salaire des IEG, que la CFE-CGC et la CFDT ont signée en juin, aurait fait exploser 63 niveaux de classification en plusieurs milliers de positions individuelles si nous n’avions pas exercé notre droit d’opposition. Fini la référence commune, ce serait la place à la négociation salarié par salarié, employeur par employeur, sans contrôle social : les prémices de la division des agents et de l’opacité. Au même moment, un rapport de l’IGAS propose de transférer la gestion des retraites de la CNIEG vers la CNAV, sous prétexte de mutualiser des coûts informatiques, comme si 175 000 pensions gérées efficacement depuis 1946 posaient un problème. Ajoutez la réécriture de l’article 25, qui organise le financement et la gestion ouvrière des activités sociales de l’énergie, et maintenant l’attaque sur le tarif agent : ce sont quatre chantiers différents, mais un seul objectif en cette année des 80 ans, désosser pièce par pièce le statut national de 1946 sans jamais l’attaquer de front.

Chaque fois, le même mode opératoire : un rapport d’expert habille en rigueur budgétaire ce qui est un choix politique, en finir avec un modèle collectif et mutualisé qui a pourtant fait ses preuves, pour aligner les électriciens et les gaziers sur le droit commun le plus dégradé.

Évidemment derrière ces attaques, il y a aussi des stratégies politiques. Stratégie pour faire baisser l’audience de la CGT mais aussi stratégie électoraliste pour que Macron montre, après la corporation cheminote, qu’il va au bout de son travail de sape.

Alors oui, c’est une offensive idéologique et politique. Et, elle ne s’arrêtera pas si on la combat dossier par dossier au lieu de la nommer pour ce qu’elle est !

Après la décision des syndicats de la fédération d’engager le 29 juin dernier un droit d’opposition sur l’accord de Branche dans les IEG, la CGT demande dès à présent l’ouverture de négociations sur le SNB. Cette décision fait partie d’un plan de travail plus général validé par les syndicats. Peux-tu nous le présenter ?

F. C. : Le 29 juin, la CGT a exercé son droit d’opposition à un accord de branche qui, derrière des augmentations immédiates, organise une régression à moyen et long terme : des pertes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros sur une carrière, moins de garanties collectives et davantage d’individualisation. Nous ne pouvions pas hypothéquer l’avenir des 140 000 salariés de la branche et des futurs embauchés pour un gain à court terme. Nous avons donc fait le choix de dire non.

Mais s’opposer ne suffit pas : il faut proposer. Nous l’avons fait pendant la négociation et nous devons poursuivre. Après la victoire sur le tarif agent, notre exigence est claire : ouvrir des négociations sur le SNB, qui doit rester le socle commun de tous les électriciens et gaziers, quel que soit leur employeur.

Notre feuille de route repose sur trois priorités : préserver une grille collective de rémunération et combattre son individualisation ; obtenir un véritable rattrapage du pouvoir d’achat sur le SNB après une décennie d’érosion ; construire une mobilisation commune sur tous les dossiers de l’automne — tarif agent, CNIEG, activités sociales, article 25. Car derrière chacun de ces dossiers, ce sont les mêmes agents, le même statut et le même combat à mener.

Pourquoi, selon toi, la bataille sur le SNB et le tarif agent sont décisives ?

F. C. : Parce que les 2 sont intimement liés. La bataille sur le tarif agent doit montrer que la corporation des électriciens et gaziers est aussi forte qu’intransigeante. Les agents maitrisent leur outil de travail et nous devons montrer que nous ne poserons jamais un genou à terre. Il y en a marre du grignotage de nos droits et de la régression. Donnons notre sens de manière offensive à la fameuse réplique de Macron « Quoi qu’il en coûte ». Et nous verrons qui pliera !

Cela ne peut que nous renforcer pour la suite. Car le SNB est la colonne vertébrale de notre système collectif : il sert de référence aux carrières, aux indemnités et aux pensions de retraite de tous les salariés de la branche, quel que soit leur employeur. Tant qu’il demeure ce socle commun, un technicien d’Enedis à Brest et un agent de GRDF à Marseille restent protégés par les mêmes règles. Le laisser s’éroder, c’est ouvrir la voie à une rémunération toujours plus individualisée et à des négociations entreprise par entreprise.

L’expérience de la bataille pour les retraites de 2023 l’a montré : lorsqu’un acquis sort du cadre collectif, il devient beaucoup plus difficile de le reconquérir.

Le tarif agent est un totem de notre statut ; le SNB, un verrou contre la mise en concurrence des salariés au sein de la branche. Les affaiblir, ce n’est pas perdre quelques lignes dans une grille : c’est fragiliser les principes de solidarité, de progrès social et de force collective qui fondent notre statut depuis 1946. Et, au-delà, c’est affaiblir le service public de l’énergie, dont les agents restent les premiers garants.

Concernant le prix de l’énergie, pourquoi les Français payent ils plus cher le prix de l’électricité depuis le 1ᵉʳ aout dernier malgré les promesses du gouvernement sur la stabilité des prix ?

F. C. : Parce que la promesse de stabilité n’a jamais été autre chose qu’une promesse de communication. Le tarif réglementé a augmenté de 2,5 % au 1ᵉʳ août, soit près de 6 euros de plus par mégawattheure, pour 19,4 millions de foyers. Ceci validé par la CRE, dans la plus totale légalité d’un système que personne n’a voulu changer. Le problème n’est pas technique, il est structurel : depuis la libéralisation, le prix de l’électricité française, pourtant produite à plus de 70 % par un parc nucléaire amorti que les Français ont payé collectivement, continue d’être indexé sur les marchés de gros européens et leur volatilité, gaz et spéculation compris.

Le gouvernement peut multiplier les boucliers et les gels : tant que l’électricité restera soumise aux logiques de marché, les factures resteront exposées aux hausses. On promet de la stabilité sans remettre en cause le système qui produit l’instabilité.

À cela s’ajoute une fiscalité que nous contestons : alors que l’électricité et le gaz sont des biens essentiels, la TVA qui leur est appliquée pèse lourdement sur les factures des usagers. Dans ce contexte, désigner le Statut des électriciens et gaziers comme responsable du niveau des prix détourne le débat des véritables enjeux.

C’est le choix que porte depuis des années la FNME-CGT : l’énergie doit-elle être un bien vital au service de l’intérêt général ou un produit soumis aux logiques financières ? Nous défendons un service public fondé sur les coûts réels de production et d’acheminement, avec un objectif immédiat : réduire les factures d’au moins 25 % pour tendre vers le juste prix de l’énergie défendu dans notre Programme progressiste de l’énergie (PPE).

Faut-il selon toi que le gaz et l’électricité deviennent un bien commun ? Faut-il, comme certains le demandent, également nationaliser TotalEnergies et construire un grand service public de l’énergie avec EDF et Engie ?

F. C. : Oui, sans détour. L’énergie est un bien vital : sans elle, pas de chauffage, d’hôpitaux, d’industrie ou de vie quotidienne possible. Tant qu’elle restera soumise au marché et à la rentabilité actionnariale, nous retrouverons les mêmes conséquences : précarité énergétique, hausse des prix et profits considérables.

Face à cette situation, nous défendons de nouvelles nationalisations et porterons ces propositions dans le débat présidentiel. Nationaliser réellement EDF, Engie et les activités de production électrique de TotalEnergies n’est pas une posture, mais un choix stratégique.

Notre ambition va plus loin : reconstruire deux monopoles publics nationalisés, dans l’électricité et le gaz, avec un contrôle démocratique des salariés et des usagers. C’est le cœur de notre Programme progressiste de l’énergie : sortir l’énergie du marché, maîtriser les prix au coût réel et planifier publiquement la transition écologique pour garantir durablement un service public de l’énergie pour toutes et tous.

Entretien réalisé par Stéphane Gravier